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  • L'Éducation

«Il y a deux dangers contre lesquels vous devez prémunir vos gens: [...] ce sont les mariages mixtes et les écoles protestantes.» -Louis-Nazaire Bégin, archévêque de Québec, 1914.

Cette opinion de Monseigneur Bégin traduit bien la pensée du clergé catholique qui per­dure à l'égard de l'action protestante dans l'éducation. Depuis que Jean de Putron, près d'un siècle plus tôt, a tenté d'établir une première école, les efforts protestants ren­contrent une forte résistance.  

Entre 1836 et 1846, de nombreuses écoles sont établies dont trois deviennent des ins­titutions importantes: l'Institut de Pointe­aux‑Trembles, l'Institut méthodiste français et l'Institut Feller. Les étudiants diplômés de ces instituts d'enseignement tiennent, dans la société canadienne, une place dont l'importance n'est pas négligeable.

Pour ne donner qu'un exemple, entre 1880 et 1923, plus de 80 pasteurs, 200 mission­naires et enseignants et 52 médecins et pharmaciens commencent leur éducation préparatoire à l'Institut français évangélique à Pointe-aux-Trembles. La qualité de l'en­seignement dans les institutions protes­tantes y attire des élèves venant de foyers catholiques. Selon les registres d'inscrip­tion, ces derniers forment, à certains mo­ments, jusqu'à 50 pour cent de la clientèle.

L'Institut de Pointe-aux-Trembles, après la fusion des écoles de filles et de garçons en un seul bâtiment  (Coll. UEBFC. Photo de l'auteur)

L'Institut de Pointe-aux-Trembles

En accord avec son mandat d'évangélisa­tion, une des premières entreprises de la

Société missionnaire franco-canadienne est de fonder des écoles: une école pour gar­çons à Belle-Rivière et une autre à Mon­tréal, pour les filles. Sept ans plus tard, les deux écoles se fusionnent, à Pointe-aux­Trembles.

La croissance constante de leur clientèle exige des agrandissements successifs, jusqu'à la jonction des deux édifices, créant une école mixte - rare à l'époque - avec toutes les commodités modernes, y compris l'électricité.

L'Institut méthodiste français

En 1888, après avoir tenu école dans les salles de leurs diverses églises, les mis­sions méthodistes font construire un bâti­ment central pour ce qui deviendra l'Insti­tut méthodiste français. On y dispense l'enseignement élémentaire et on offre, aux niveaux plus avancés, une formation musi­cale et des «cours d'affaires commerciales». Un des directeurs de l'Institut, Paul Villard, médecin et homme de lettres, officier de l'Académie française, donne à l'Institut un rayonnement considérable.

 (Coll. UEBFC. Photos de l'auteur)

Personnel enseignant de l'Institut méthodiste français de Montréal, 1888

L'Institut Feller

En 1836, l'école qu'Henriette Feller ouvre dans le grenier de la maison qui lui est prê­tée à la Grande-Ligne prend rapidement de l'envergure. Étape par étape, les bâtiments s'étendent pour répondre aux besoins croissants.

(Coll. UEBFC. Photo de fauteur)

(Coll. UEBFC. Photo de fauteur)

(Coll. UEBFC. Photo de fauteur)

Trois étapes de croissance de l'Institut Feller


  • L'alphabétisation

La Bible

L'importance de la Bible dans les valeurs protestantes rend sa lecture incontournable. Dans la société québécoise du XIXe siècle, peu scolarisée, largement analphabète, cela pose problème: la lecture n'est pas une activi­té accessible à tous. Soulignant le lien entre quête spirituelle et lecture de bible, Henri Joliat exprime ainsi la situation:

" On pressent que Dieu, qui est esprit, veut être adoré en esprit, et on cherche. Mais où chercher si ce n'est dans le Livre des livres ? Comment le consulter si on ne sait pas lire? De là le désir chez tout pro­sélyte d'apprendre à lire afin de pouvoir entretenir personnellement des rapports spirituels avec ce Dieu invisible. Beau­coup apprennent à lire à un âge avancé."

Ainsi, au Québec, le travail de diffusion de la bible est un travail double. Distribution et al­phabétisation vont de pair. Les écoles mis­sionnaires sont donc ouvertes aux adultes, souvent le soir, après la fin des classes.

Quant à la distribution des Écritures, La So­ciété canadienne de la Bible s'avère un acteur important. Dès 1844, elle appuie la Société missionnaire franco‑canadienne en fournis­sant régulièrement des bibles. Elle en offre 500 la première année. Puis, à la suite de l'in­cendie qui ravage la ville de Québec en 1845, elle soutient la reconstruction d'une bibliothèque et offre 1 000 exemplaires de la Bible et du Nouveau Testament. Vingt-cinq ans plus tard, ce sont 10 000 exemplaires qu'elle fournit et aide à distribuer.

La Société canadienne de la Bible se veut indépendante des différents cultes, protestants ou catholiques. Son but unique est la diffusion de la bible. Les traductions qu'elle distribue au Québec portent l'Imprimatur, l'approbation officielle de l'Église catholique.

(Photo de l'auteur.)

Laurent Rivard, écrivain, pasteur et musicien, auteur du premier recueil de cantiques canadiens français, premier éditeur de l'Aurore.

(Coll. UEBFC. Photo de l'auteur)

Logo de La Société canadienne de la Bible

(Coll. UEBFC. Photo de l'auteur)

Henri Joliat, évangéliste et diplômé de l'Institut de Pointe-aux-Trembles

La presse protestante

L'intérêt de la communauté protestante pour la lecture se traduit par l'apparition, durant la deu­xième moitié du XIXe siècle, de nombreux jour­naux ou revues d'importance variable. La majori­té s'adresse aux protestants, dans un but de solidarité et d'encouragement. Certains, toute­fois, sont conçus pour rejoindre directement la population catholique.

C'est aux États‑Unis que paraît le premier journal protestant francophone: L'Abeille américaine, pu­blié à Philadelphie en 1816. Il faudra 35 ans pour que soit publié le premier journal québécois. En 1851, Narcisse Cyr fonde Le Semeur à Napierville. Ses éditoriaux expriment à la fois les choix du protestantisme et les aspirations libérales qui habitent Cyr, l'ancien Patriote. En 1861, devant l'opposition constante de l'Église catholique, Cyr cesse d'en assurer l'édition et le journal disparaît.

Le Moniteur est fondé en 1865, par le pasteur Williams, qui ne tarde pas à en remettre la direc­tion à Wilfrid Côté, fils du docteur Côté. C'est essentiellement un journal interne, qui s'adresse aux convertis. Ceci limite ses possibilités de dif­fusion et le journal ne dure que quatre ans. En 1866, Laurent Rivard fonde L'Aurore, qui prend rapidement une certaine importance. Comme son homonyme catholique, avec lequel il ne faut pas le confondre, ce journal exprime les convictions de la communauté et les enseigne­ments de son élite. Il est rédigé dans un style simple, dans un langage populaire, ce qui lui at­tire le dédain de certains intellectuels mais la fa­veur de la majorité des fidèles.

D'autres publications tentent de répondre aux besoins de la communauté protestante: Le Maga­sin des enfants, est publié par Michel Fortier, diplômé de l'Institut de Pointe-aux-Trembles; Daniel Coussirat fait paraître le Messager des fa­milles, feuillet élégant, mais peut-être trop érudit; L'Ami du marin, Le Fidèle messager et L'Artisan canadien ont aussi de courtes vies. Enfin, au tournant du siècle, Duclos lance Le Rayon de so­leil, hebdomadaire destiné aux enfants, qui est plus tard fusionné avec L'Aurore.

(Coll. UEFBC, Photo de l'auteur.)

IMPRIMATUR

(Coll. UEFBC, Photo de l'auteur.)

Daniel Coussirat, professeur d'hébreu et de langues sémitiques à l'Institut de Pointe-aux-Trembles et à l'Université McGill. Pour son rôle d'éducateur, il est fait officier de l'Académie française et officier de l'Instruction publique.

(Coll. UEFBC, Photo de l'auteur.)

Rieul Duclos, pasteur, historien et écrivain

  • Prêtres, penseurs, pasteurs

Au XIXe siècle, plusieurs personnages importants abandonnent le catholicisme pour devenir pasteurs ou évangélistes Pro­testants. Trois des plus connus sont sans doute Charles Chiniquy, Cyrille Côté et Louis-Léon Normandeau.

Les similitudes de leurs cheminements sont frappantes, comme le montrent les notices biographiques. Nés entre 1809 et 1812, ils font tous trois des études dans les trois séminaires les plus importants de Nicolet, Montréal et Québec respective­ment.

Ils se convertissent à la foi évangélique après 1837 et tous trois ont vécu un exil, plus ou moins volontaire, aux États-Unis.

 (Coll. UEBFC. Photo de l'auteur)

Charles Chiniquy, flamboyant et contesté

Né à Kamouraska le 30 juillet 1809, Charles Chiniquy fait ses études au Sémi­naire de Nicolet. Ordonné prêtre en 1833, il devient rapidement renommé pour sa verve et son charisme.

En 1840, il fonde la Société de tempérance, vouée à la lutte contre les abus de l'alcool. L'éclat de sa prédication lui per­met d'acquérir de nouvelles responsabili­tés: on lui confie la prédication de la tem­pérance dans le diocèse de Montréal et il devient véritablement «l'apôtre de la tempérance».

En 1851, Chiniquy s'établit à Saint Anne dans l'Illinois où il prêche auprès des Ca­nadiens français émigrés. Deux ans plus tard, lorsque son église, à Bourbonnais, est rasée par les flammes, Chiniquy est accusé d'incendie criminel. Il est défendu par un jeune et brillant avocat: Abraham Lincoln, futur président des États-Unis.

Le 3 septembre 1856, à la suite de démê­lés avec l'évêque de Chicago, il est excommunié.

Quelque temps plus tard, il se convertit au protestantisme et devient, en 1862, ministre de l'Église presbytérienne du Cana­da. Fort actif, il prêche un peu partout au Canada et en Nouvelle-Angleterre, dé­criant l'Église catholique. Il récolte alors la colère des catholiques canadiens fran­çais.

Dans les années 1880, il consacre la plus grande partie de son temps à l'écriture. Ses mémoires, qui critiquent sévèrement l'Église catholique, connaissent un énorme succès. Il meurt le 16 janvier 1899.

(Photo de l'auteur)

Les entrepôts Chink, à Québec. Le nom de Chiniquy a été tronqué pour ne pas associer sa famille à son apostasie.

Cyrille Côté, médecin et rebelle

Né le 1er septembre 1809 à Québec, Cyrille­Hector-Octave Côté étudie au Petit Séminaire de Québec et au Petit Séminaire de Montréal. Il poursuit ensuite des études médicales et il pratique la médecine à L'Acadie et à Napier­ville.

En 1833, il épouse Margaret Yelloby Jobson, fille de cultivateur aisé. Il est élu député de la circonscription de L'Acadie en 1834 et se ral­lie aux Patriotes modérés. Malgré ses diver­gences d'opinion avec Papineau, il devient un fervent Patriote et sa tête est mise à prix en 1837. Il s'exile aux États-Unis. Il prend alors la tête de quelques soulèvements, mais ses Patriotes sont facilement défaits. Son opposi­tion à Papineau, ses querelles avec les Pa­triotes modérés et ses idées politiques l'amè­nent à quitter le mouvement en 1840. Il s'établit alors dans l'État de New York. Il rencontre Henriette Feller et Louis Roussy et embrasse le protestantisme.

Il revient au pays où il prêche dans la région de Saint-Hyacinthe et de Dorchester et de­vient ministre baptiste et pasteur de Saint-Pie. En 1848, il se rend à Philadelphie et collabore à la propagande protestante. En 1849, il de­vient ministre de Marieville. Il meurt le 4 octobre 1850 au Vermont.

(Coll. UEBFC. Photo de l'auteur)

Louis‑Léon Normandeau, enseignant et pasteur

Normandeau naît à Québec le 17 janvier 1812. En 1835, après des études au Sémi­naire de Québec et au Grand Séminaire, il reçoit l'ordination, puis est nommé vicaire à Saint‑Roch. En conflit avec son évêque, il se rend aux États‑Unis où il commence à re­mettre en question sa foi en l'Église catholi­que.

À son retour, il devient vicaire à L'Acadie. Poursuivant ses réflexions, il étudie la Bible et se rend à la Grande‑Ligne pour question­ner Henriette Feller et Louis Roussy. Une semaine plus tard, il se convertit au protes­tantisme. Entre 1840 et 1865, il est chargé de l'enseignement des classes supérieures de l'Institut Feller. De 1865 à 1870, il est directeur de l'Institut Feller, et de 1865 à 1868, il est pasteur de la paroisse de Saint­Pie. Durant l'été, il travaille aussi comme colporteur de bibles.

Il quitte l'Institut en 1870 et s'établit à Gran­by où il poursuit sa prédication pendant un certain temps. À la mort de son épouse, il s'installe à Roxton Pond. C'est là qu'il meurt le 8 juin 1891.

(Coll. UEBFC. Photo de l'auteur)

  • Étrangers, agitateurs, démoniaques

Au XIXe siècle et pendant une bonne par­tie du XXe, être «Canadien» (on dira plus tard «Canadien français» puis «Québécois» ), c'est parler français et prati­quer la religion catholique. Pour l'élite, ces deux caractéristiques sont indissociables. Bien plus, elles sont garantes de la survie identitaire du peuple du Québec.

L'historien Lionel Groulx dira plus tard, résumant l'idéologie qui prévalait depuis la Conquête,

« Le petit peuple canadien possédait tous les éléments d'une nationalité: il avait l'unité ethnique, l'unité linguistique, il avait une histoire et des traditions. Mais surtout, il avait l'unité de la vraie foi, l'unité religieuse et, avec elle, l'équi­libre social et la promesse de l'avenir».

Le Canadien français protestant est considéré comme ennemi de la foi et, puisque la foi est l'une des deux composantes de l'identité nationale, on comprend rapidement qu'être ennemi de la foi, c'est être ennemi de tout, ou tout simplement, l'Ennemi.

Le clergé a donc souvent recours à des images éloquentes pour frapper l'imagination populaire et discréditer ainsi toute action protestante.

Les leaders de ce culte (pasteurs, colporteurs de bibles et instituteurs) sont dépeints comme des étrangers, même s'ils sont nés au pays; ils sont associés au démon et accusés de fomenter le trouble social.

< Des étrangers...»

« Des aventuriers, venus d'outre-mer, que nos habitants appellent "Suisses".» (1841)

« Méprisable secte d'aventuriers qu'on appelle "méthodistes suisses" .» (1851)

Cette appellation péjorative réfère à la fois au petit rongeur (on appelait aussi les Pro­testants des « écureuils») et à l'origine hel­vétique de certains leaders tels qu'Olivier, Roussy, Vessot et Feller. Associer les convertis protestants à des immigrants, n'est-ce pas leur faire savoir qu'ils ne sont plus de vrais «Canadiens»...

Le journal La Minerve (1846) parle des « trois révérends suisses, Normandeau,Roussy et Côté» . Or, seul Louis Roussy est réellement né en Suisse; les deux autres, Louis Normandeau et Cyrille Côté, sont natifs de la ville de Québec.

(Coll. UEBFC. Photo de l'auteur) 

Traité anti-Protestant

«Associés au démon»

«  [...] leur curé avait dit qu'il viendrait des faux prophètes à la fin du monde et que ceux-là étaient nous, que nous étions de malins esprits sortis du fond des enfers et que nous vivions pour perdre les âmes. [Le curé leur avait dit] Mes chers parois­siens, désirez bien les connaître. Quand ils iront chez vous, faites-leur déchausser le pied gauche, il sera tout fourchu comme une vache ou un mouton.» (1840, Joseph Vessot, colporteur de Bibles)

«Ce sont évidemment des loups meurtriers, déguisés sous des peaux de brebis, afin de se glisser dans la bergerie du Seigneur et d'y faire un affreux carnage de son trou­peau bien-aimé.» (Mandement des évêques de Québec, vers 1840)

(Coll. UEBFC. Photo de l'auteur)

Joseph Vessot


et « fomentateurs de guerre civile. »

« [...] poignée de maniaques, instruments sans conscience d'une main secrète qui veut allumer la torche incendiaire qui a dévoré l'Irlande, cette malheureuse proie du fanatisme religieux qui a vu s'épandre sur elle l'abomination de la désolation.»

 «[le but de la Société missionnaire franco­canadienne] est moins de faire des prosélytes que de troubler le pays, de semer la discorde dans les familles, d'armer les citoyens contre les citoyens, le frère contre le frère... de semer la zizanie dans les paroisses, d'allumer la guerre civile et qui pis est, les guerres religieuses dans le pays.»

 (Coll. UFBEC. Photo de l'auteur)

En-tête du journal protestant L'Aurore.