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Conclusion

La situation des protestants francophones du Québec comme minorité religieuse en terre catholique n'est pas unique. Depuis le IVe siècle et la conversion de l'empereur Constantin, le christianisme est religion d'État en Europe et l'Église n'est plus seulement une communauté de croyants, mais une institution qui exerce une force politique et une autorité morale. Bien que souvent contestée, l'institution ecclésiastique réussit à maintenir l'unité religieuse. Être chrétien, ce n'est pas seulement appartenir à une religion, c'est faire partie d'un système social, partager une mentalité, se réclamer d'une identité commune. Mais au XVIe siècle, des chrétiens de la Réforme récusent l'Église et s'en séparent.

Quitter l'Église catholique est cependant un geste lourd de conséquences. Désormais, l'adhésion au protestantisme dans les pays francophones place les convertis dans une situation de minoritaires. Selon les contextes géographiques et les époques, cette situation se vit différemment. En France, sous le règne de Louis XIV, par exemple, les huguenots sont violemment persécutés; la Suisse, par contre, où le protestantisme est une religion reconnue par l'État, est terre d'accueil pour les huguenots en fuite. Comment la position des minorités protestantes d'Europe se compare-t-elle à celle des franco-protestants du Québec?

Les huguenots de France: persécution

Dans la France de Louis XIV, les protestants représentent près de 5 pour cent de la population totale, soit autour de 850 000 personnes, selon les sources que cite l'historien Philippe Joutard. Ils sont cependant concentrés, de telle sorte que dans certaines régions, telles les Cévennes, le bas Languedoc et le Vivarais (l'Ardèche actuelle), de même qu'autour de la ville de La Rochelle, ils forment la majorité et même jusqu'a 80 pour cent de la population.

En 1685, lorsque la révocation de l'édit de Nantes met fin à la tolérance royale, les huguenots deviennent la cible de persécutions. On cherche à les faire abjurer par la force. Des soldats, appelés "dragons", sont envoyés pour loger chez les Protestants et y donner libre cours à la violence sous toutes ses formes: viol, torture, pillage. La réputation de ces terrifiantes «dragonnades» est telle que les abjurations se font avant même que les soldats n'entrent dans la ville. Les hommes qui n'abjurent pas sont emprisonnés ou menés aux galères. Vers 1713, on dénombre 7 370 galériens protestants. Les femmes sont emprisonnées, souvent à la tristement célèbre Tour de Constance. Quant aux enfants, ils sont le plus souvent séparés de leurs parents et placés dans des couvents catholiques. Dans quelques cas extrêmes, on rapporte la torture d'enfants, notamment à Pont-de-Montvert, par l'abbé du Chayla.

Devant ces persécutions, la communauté protestante réagit de deux façons: certains continuent d'exercer leur culte dans la clandestinité, tenant leurs assemblées dans des endroits retirés et secrets, les « déserts» ; d'autres prennent la route de l'exil, vers les États réformés: les Pays-Bas, la Prusse (nord-est de Allemagne) et la Suisse.

Les réformés de Suisse: intégration

Dès le début de la prédication de Martin Luther et d'Ulrich Zwingli, les cantons suisses prêtent une oreille attentive: en 1523, Zurich reconnaît officiellement la Réforme, à la suite d'une discussion publique ordonnée par le conseil de la ville. Le protestantisme se répand alors rapidement, premièrement dans les régions germanophones de la Suisse, puis, par les vines de Genève et de Neuchâtel, dans les cantons romans, où prêchent Guillaume Farel et Jean Calvin.

En raison de sa proximité et de sa bienveillance, la Suisse constitue une destination idéale pour les huguenots persécutés. Il est difficile d'établir avec exactitude le nombre de réfugiés qui s'y installent, mais certains historiens affirment que sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV, ils sont près de 150 000. À titre d'exemple, les données démographiques de la ville de Lausanne révèlent qu'entre 20 et 25 pour cent de sa population se composent de réfugiés français entre 1698 et 1765.

La communauté protestante de Suisse, minoritaire et marginale au début du XVIe siècle, croît en importance jusqu'à devenir majoritaire et intégrer les immigrés en quête de tolérance...

Les protestants du Québec: marginalisation

Ni persécutés comme en France, ni reconnus comme en Suisse, les protestants francophones du Québec sont plutôt marginalisés. Ils sont doublement minoritaires: francophones, dans une société dominée par le pouvoir politique anglophone; Protestants, dans une société dominée par le pouvoir social catholique. Ils sont aussi doublement «traîtres»: perçus comme tels par les catholiques en raison de leur religion, ils sont également reniés par les anglophones puisque, protestants, ils auraient dû parler anglais.

De plus, dans une société qui se définit par sa langue française et sa foi catholique, leur présence semble menacer la survie identitaire du Canada français. Car briser l'unité de la croyance, c'est mettre en péril la cohésion du groupe.

La présence protestante dans la société canadienne française est donc, depuis toujours, perçue comme une menace par ses élites. En Nouvelle‑France, on tente de contrecarrer cette menace par l'assimilation; aux XIXe et XXe siècles, après une période d'affrontement, les communautés protestantes et catholiques parviennent à une harmonie relative. Cependant, l'image d'une société canadienne française, unie dans la langue et dans la foi, reste d'une importance primordiale. Jusqu'aux années soixante, les historiens, soucieux de préserver cette image, ignorent la présence historique des Protestants plutôt que d'introduire cet irritant dans la mémoire sociale.