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Les femmes dans la communauté protestante

Membres d'une communauté sans paroisse

Les églises protestantes, relativement peu nombreuses, sont clairsemées à travers le Québec. Chacune d'elles dessert un large territoire, englobant souvent plusieurs villages ou, en ville, de nombreux quar­tiers. Ses fidèles ne peuvent donc pas s'organiser en paroisse comme le font leurs voisins catholiques. La cohésion de la communauté dépend alors de la participation de tous et les liens sont tissés par les activités exécutées en commun.

Une large part du rayonnement de la communauté protestante provient de l'action des femmes. Elles sont solidaires à l'intérieur de la communauté et agissantes à l'extérieur.

Des familles moins nombreuses

Contrairement aux femmes catholiques, les femmes protestantes ne sont pas tenues d'avoir de nombreux enfants. Les pasteurs ne leur interdisent pas la contraception.

Bien qu'aucun re­censement exhaustif des familles protestantes n'ait été effectué, la lecture des mémoires et des biographies, l'examen de pierres tombales et la consultation de registres d'églises laissent croire que le nombre d'enfants d'une famille protestante variait de trois à cinq.

Activités féminines

De façon générale, les épouses des pasteurs ou des missionnaires s'engagent activement dans l'œuvre de leur mari. La majorité des rapports des sociétés missionnaires font état de leurs travaux, au même titre que celui des hommes.

Les activités féminines, variables selon les besoins et selon les époques, peuvent se re­grouper en deux catégories: le travail manuel et l'enseignement.

Les femmes se réunissent durant la semaine pour effectuer ensemble des travaux d'arti­sanat typiquement québécois: des courte­pointes - sur lesquelles elles brodent les nom des membres de leur église -, de la broderie, du tricot.

Ces réunions se terminent généralement par une période de lecture biblique. Longtemps, elles offrent un soutien aux femmes isolées et constituent un facteur d'unité du groupe.

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 (Coll. UEBFC. Photo de l'auteur)

Réunion de femmes, années 1960

Des enseignantes, surtout...

Les femmes participent aux différentes facettes de l'enseignement: l'école, bien sûr, l'alphabétisation des adultes également, mais aussi l'instruction religieuse des jeunes.

... à l'école,

Les institutrices jouent un rôle primordial, tant auprès des enfants, à l'école, qu'auprès des adultes, dont beaucoup ne savent encore ni lire ni écrire. Au cœur des premières entreprises protestantes du XIXe siècle, on retrouve - rappelons-le - Henriette Feller et les épouses des missionnaires Olivier, Amaron et Tanner. Les femmes forment la moitié du personnel en­seignant de l'Institut de Pointe-Aux­Trembles, comme en témoigne cette photo prise en 1906.

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 (Coll. UEBFC. Photo de l'auteur)

Personnel enseignant de l'Institut de Pointe-aux-Trembles

... dans les foyers,

Plusieurs femmes s'engagent dans le col­portage des bibles ou comme lectrices de la Bible dans les foyers. Ainsi, La Société canadienne de la Bible fait régulièrement état de sept «femmes de Bible» («Bible women» et «City Bible women» , comme les citent les rapports destinés à Londres). C'est aussi en se servant de la Bible que les femmes réunissent des groupes d'adultes pour leur inculquer les rudiments de la lecture.

... et dans l'église.

Généralement, les enfants protestants n'as­sistent pas au culte entier avec leurs pa­rents. Ils se regroupent, en petites classes, pour une période d'instruction morale et biblique adaptée à leur âge, appelée «école du dimanche».

Les leçons sont accompagnées d'activités pédagogiques diverses: bricolage, musique, fêtes...

L'enseignement y est dispensé presque exclusivement par des femmes.

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 (Coll. UEBFC. Photo de l'auteur) 

Extrait du registre d'inscription de 1840, de la main d'Henriette Feller

La foi au secours des démunis

Fondée en Angleterre, l'Armée du Salut commence son oeuvre canadienne française en 1883, à Québec et à Montréal, auprès des plus démunis: les sans-abris, les prisonniers et prisonnières et les foyers sans ressources. Elle représente sans aucun doute l'un des acteurs principaux de l'enga­gement social des protestants au Québec.

L'action humanitaire des salutistes leur sert de tremplin à l'évangélisation et semble souvent plus provocante que discrète.

Parce qu'ils attirent l'attention sur leur prédication au son d'instruments bruyants, les membres de l'Armée du Salut sont souvent accusés de troubler l'ordre public. À Québec, par exemple, en 1887, le clergé interdit l'utilisation d'instruments lors de pro­cessions de la Fête-Dieu afin de bloquer leur action. Leur présence provoque néanmoins une émeute.

A plusieurs reprises, des mandats d'arrestation sont émis contre des officiers salutistes, qui sont alors jugés pour désordre public.

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Officiers de l'oeuvre française réunis à Montréal en 1892

Mandat.jpg (51756 octets)Mandat d'arrestation émis le 1er décembre 1887 à Québec contre 5 officiers salutistes.

Basilica.jpg (125381 octets)(Coll. Salvation Army Archives. Photo de l'auteur.)

Croquis de l'émeute du 25 août 1887, tel que paru dans le War Cry de Toronto.

Paradoxalement, la valeur sociale de leur oeuvre est toujours appréciée par la population et par les autorités, comme le souligne à l'automne 1958 Maurice Duplessis, alors premier ministre du Québec, aux cérémonies du 75e anniversaire de la présence salutiste:

«L'Armée du Salut fait un travail humanitaire qui touche le cœur de tous ceux

qui sont sensibles à la charité et à la philanthropie. Je suis toujours impressionné par le nombre de personnes qui s'adressent à l'Armée du Salut pour recevoir de l'aide, sachant que tous seront traités comme des êtres humains et non comme de simples cas de charité publique, sachant ainsi que tons recevront aide, soutien et réconfort».

De mémoire vive

Pour comprendre le passé et l'actualiser, l'histoire se sert des traces du passé, que sont les textes, les objets ou les souvenirs. Le récit de ces souvenirs forme également une source précieuse d'information. Les témoignages et les récits des aînés nous offrent une perspective unique, conjuguant le vécu passé au vécu actuel.

Voici la transcription, abrégée mais non modifiée, du témoignage d'un homme de 74 ans, natif de Girardville, au Lac Saint­Jean. Enlevé à ses parents convertis, il a été témoin et victime de l'action catholique contre les Canadiens protestants, avant de se convertir lui-même au protestantisme.

«...vu de mes yeux vu!>

« C'que j'vous raconte là, ça s'est passé en 1920, 1930, les premières fois qu'l'évangile est arrivé dans les coins du Québec, à Girardville. Toutes ces choses-là sont arrivées avec la contribution, ni plus ni moins, du clergé, du clergé catholique. Le clergé dans c'temps-là - c'était dans l'temps d'la crise - le clergé voulait ragrandir l'église. Y' voulait fermer notre église et en construire une autre, dans l'bois. Pis les gens d'la place, les gens du village, voulaient pas perdre leur église. Y' di­saient au curé: "On déménagera pas, c'tà nous autres l'église, c'est pas à vous autres, on la garde." Pis là, ç'a fait comme une sorte de guerre. Toujours que madame Pierre D.., qui s'trouvait la mairesse d'la paroisse, elle a dit, "on va faire venir des prêtres, des ministres [pasteurs de l'Église protestante]."

« Elle a vu une annonce dans l'journal, pis elle a écrit. Quand monsieur S... pis monsieur G... ont vu ça, eux autres, y'ont r'tonti à Girardville. Ç,a été une controverse épouvantable. L'Eglise catholique était sévère dans c'temps-là, a' marchait avec le gouvernement. [...] Toujours qu'la mairesse elle a accepté la parole de Dieu, pis mes parents aussi. Y'ont bâti une église, pis [...], y'ont construit une école. [...] Un soir, y'avaient invité les deux pasteurs à venir parler chez eux, mais c'était un piège. Y' les ont pris, y'les ont attachés sur la plate-forme d'une voiture à chevaux, les yeux bandés, pis y'les ont promenés, au fret, jusqu'à Saint­Félicien. Pis là, y'les ont laissé r'venir à pied.

«Toujours que tout c'temps-là, mon père pis ma mère y'ont suivi la parole de Dieu, on les persécutait. [...] Nous autres, là, on a tombé : "mon père pis ma mère sont devenus communistes", qu'on disait. On trouverait pas à se pla­cer, c'est ça qu'les voisins nous disaient. [...] Pis moi, ben, j'ai été trim­balé.

«C'est l'facteur qu'est v'nu m'cher­cher. Y' m'a dit: "ta tante, là, à Normandin, a voudrait t'avoir". Ça fait que j'suis parti à Normandin, puis arrivé là, c'était arrangé avec d'autres de mes parents. Rendu au dimanche, y m'ont dit: "on t'amène passer une semaine." Rendu chez eux, y'ont dit "on t'garde". Ça faisait leur affaire, j'travaillais sur la ferme. [...] Rendu à l'hiver, y' m'en­voient chez ma grand'mère, dans les Cantons de l'Est. J'avais jamais vu passer les gros chars! Imaginez-donc! [...] Pis quand la guerre a commencé, j'm'en suis r'tourné par chez nous. J'passais à côté d'chez nous, j'allais même pas voir ma mère pis mon père: c'était des communistes!»...

Traces et mémoire

De la Nouvelle-France au Bas-Canada, puis au Québec contemporain, les communautés francophones, catholiques et protestantes, partagent l'espace et le temps du Québec. Le ton du dialogue entre ces communautés a varié. Entre l'affrontement et l'indifférence, entre la violence et l'acceptation, entre les extrêmes, on recherche l'équilibre. Or, dans ce temps et cet espace partagés, ces relations ont laissé des traces. Traces de chair et traces de pierre, traces d'une mémoire à redécouvrir.

Des traces dans la pierre

Plusieurs cimetières modestes sont hérissés de noms "communs" du protestantisme francophone du Québec. À Saint­Damase, près de la chapelle ouverte par Chiniquy, on retrouve les noms des familles Daigle, Lefèbvre, Boucher, Duval.

À Marieville, qui réclame l'honneur d'être le site de la première chapelle protestante française construite au Québec, ce sont les Rainville, Perron, Brouillette, Auclair.

À Saint-Blaise, non loin du petit bâtiment qui a survécu à l'incendie de l'Institut Feller, en 1968, on peut lire les noms d'Henriette Feller, de Roussy, des familles Massé, Côté, Paradis, Roy et Lord.

 Les traces les plus évidentes du passé franco-protestant demeurent dans la mémoire de ceux qui, aujourd'hui, le perpétuent. À l'observateur, elles sont visibles dans les listes des enfants qui fréquentent les écoles protestantes francophones, dans les listes des membres des églises et de leurs pasteurs. Et, plus vivantes que les listes, sont les paroles et les témoignages de cette communauté minoritaire qui a survécu.