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Pasteurs, colporteurs, éducateurs
(Coll.
Union d'églises baptistes francophones
au Canada (UEBFC). Photo de l'auteur)
Henri
Olivier

(Coll.
UEBFC. Photo de l'auteur)
Henriette
Feller

(Coll.
UEBFC. Photo de l'auteur)
Louis
Roussy

(Coll.
UEBFC. Photo de l'auteur)
Daniel
Amaron

(Coll.
UEBFC.
Photo de l'auteur)
Emmanuel
Tanner

(Coll.
UEBFC. Photo de l'auteur)
Antoine
Moret
(Album
du centenaire de Saint-Blaise. Photo de
l'auteur)
Maison
de David et Éloi Roy, Patriotes

(Coll.
UEBFC. Photo de l'auteur)
Narcisse
Cyr / Arthur Buies / Théodore Lafleur
Narcisse
Cyr: Dans les années 1840,
Narcisse Cyr, originaire de Napierville,
est envoyé par Henriette Feller à Genève
pour parfaire ses études théologiques. A
son retour, il fonde à Napterville, en
1851, le journal protestant
«Le Semeur» qui vivra pendant dix ans.
Arthur Buies:
Écrivain aux idées républicaines,
Théodore
Lafleur: Théodore Lafleur, natif
de LAcadie, accompagne Narcisse Cyr à Genève.
A son retour, il remplace le docteur Côté
à Saint-Pie où il fonde un pensionnat
pour jeunes filles.
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Les
oublis de la mémoire...
Depuis
l'interdiction de culte imposée en
Nouvelle‑France par Louis XIII et le
cardinal de Richelieu, les protestants
n'ont plus ni église ni pasteur en terre
d'Amérique française. On sait peu de
choses de la vie des deux générations
suivant la conquête anglaise de 1760. Les
historiens n'ont pas souvent abordé la
question. On retient néanmoins les noms
de François Mounier, nommé au Conseil
exécutif en 1764 et de Pierre du Calvet,
marchand, juge de paix et seigneur.
Indiens
ou Canadiens?
Au
XIXe siècle arrivent graduellement des
colporteurs de bibles et des
missionnaires. Le premier dont on connaît
le nom, Jean de Putron, est envoyé par l'Église
méthodiste d'Angleterre et arrive à
Montréal en 1815. Sa correspondance révèle
que pendant dix ans, il distribue des
bibles et tient une école qui réunit,
certaines années, de 70 à 100 élèves.
Mais il semble qu'aucune relève ne lui
ait succédé. Or, à la même époque, en
Suisse, les protestants vivent une période
de «réveil religieux» et se préoccupent
de plus en plus des missions. Dans un
premier temps, ils dirigent leurs efforts
vers les nations amérindiennes du
Canada. Rapidement, cependant, leur
attention se tourne vers les Canadiens
français.
Les
renforts suisses
Ainsi,
en 1834, le pasteur Olivier et son épouse
arrivent à Montréal, accompagnés de
Daniel Gavin et de Samuel Dentan. Leur intention
à tous est de se rendre en territoire amérindien
dans le Haut-Canada. Mais, à la demande
de la petite communauté protestante déjà
établie à Montréal, les Olivier
décident d'y rester et le groupe se sépare.
Les Olivier correspondent régulièrement
avec des amis suisses
qui les soutiennent dans leur entreprise.
Deux d'entre eux, Henriette Feller et
Louis Roussy, les rejoignent l'année suivante.
De 1835 à 1840, plusieurs missionnaires
suisses se joignent à l'équipe en formation:
Daniel Amaron et sa femme, Antoine Moret
et son épouse et Henri Provost, ainsi que
le couple Emmanuel Tanner. Ensemble, ils
commencent leur travail, surtout dans la région
de Montréal
Méthode
de travail
Comment
travaillent ces missionnaires? Ils louent
une salle de réunion qui sert à la fois
de chapelle et d'école. Roussy et Olivier
distribuent des bibles dans la ville,
les deux femmes enseignent la lecture aux
enfants et aux adultes. Car l'éducation
et l'alphabétisation sont au cœur de
l'action missionnaire protestante. Elle se
base sur le raisonnement suivant: la force
du catholicisme provient de l'éloignement
de la Bible dont la lecture est interdite;
ceux qui pourront lire ce livre par
eux‑mêmes se convertiront tout
naturellement au protestantisme. Donc, la
priorité pour la mission, c'est
d'enseigner la lecture et de rendre la
Bible disponible à tous.
Pour
des raisons de santé, le couple Olivier
rentre en Suisse en 1836. Henriette Feller
et Louis Roussy poursuivent leurs activités
dans la vallée du Richelieu, à la GrandeLigne,
dans une maison mise à leur disposition
par une famille de convertis, les Lévêque.
Après un an de colportage et d'enseignement
dans la région, un noyau de 16 personnes
se constitue en église, la première
assemblée protestante d'expression française
au Canada.
Au
nord du Saint-Laurent, les Amaron s'installent
à Belle-Rivière où certains habitants
de descendance écossaise leur font bon
accueil. Ils y fondent, eux aussi, une
petite chapelle doublée d'une école.
1837
Le
territoire du Bas-Canada est en émoi. La
révolte gronde, tant dans les rangs que
dans les quartiers urbains.
Aux
prises avec des difficultés économiques
- pénurie de récolte, récession dans
l'industrie forestière et crise de la
construction navale - et avec de graves
tensions politiques, la société du
Bas-Canada se retrouve dans une
conjoncture propice à la violence.
Celle-ci éclate et s'étale sur deux ans:
1837-1838.
Les
protestants et la Rébellion
Quel
rôle jouent les protestants francophones
dans la Rébellion? En fait, leur position
est ambiguë. Les masses populaires, poussées
par la prédication de leur clergé,
associent les protestants au pouvoir anglophone,
puisqu'ils en partagent la religion.
Par
contre, les milieux intellectuels, par les
réflexions nouvelles qu'ils développent,
se rapprochent de la pensée protestante
et on va jusqu'à confondre protestantisme
et libéralisme. Madame Feller écrit dans
sa correspondance: «Presque tous les
habitants de la Grande-Ligne [aujourd'hui
Saint-Blaise] étaient des Patriotes.»
Dans cette région, on compte aussi un
grand nombre de convertis au
protestantisme.
À
la demande de Monseigneur Lartigue, en
1837, le curé de Saint-valentin dénombre,
en effet, près de 50 protestants. Doit-on
voir un rapport entre la forte
concentration de Patriotes et la forte
concentration de protestants?
Les
comportements populaires
Dans
un contexte d'agitation sociale, les
conflits entre protestants et catholiques
sont exacerbés. Touchée par le climat de
violence de la Rébellion, la population
est sensible à tout risque de traîtrise
et les esprits s'enflamment rapidement.
Ainsi, par exemple, la communauté
protestante établie à la Grande-Ligne,
sous la responsabilité de Louis Roussy et
d'Henriette Feller, est la cible de la colère
populaire, comme le décrit la
missionnaire dans sa correspondance:
«Des
hordes grossières s'assemblaient et
attaquaient la demeure des convertis. On
coupait la crinière et la queue de leurs
chevaux, on saccageait leur jardin, on les
couvrait de toutes sortes d'injures.»
La
violence est telle qu'Henriette Feller et Henri
Roussy, accompagnés d'une cinquantaine
de Canadiens, se réfugient aux États-Unis.
Lorsqu'ils réintègrent leur maison,
deux mois plus tard, ils trouvent leurs
biens saccagés ou brûlés.
L'attitude
des intellectuels
Le
protestantisme, avec ses principes d'individualité
de la foi et d'égalité au sein de la
communauté, rejoint la ligne de pensée
des instigateurs de la Rébellion.
L'historien René Hardy souligne les
rapprochements évidents. «Le patriote Côté
se convertissait au protestantisme; [...]
L'Institut canadien comptait parmi ses
membres actifs les baptistes canadiens
français Narcisse Cyr et Théodore
Lafleur et, disait‑on, encourageait
la venue à Montréal de l'apostat
Chiniquy; [plus tard] La Lanterne d'Arthur
Buies faisait l'éloge du protestantisme
naissant, "ennemi" du clergé,
"futur vainqueur de la
superstition". »
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La Société missionnaire
franco-canadienne
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(Coll.
UEBFC. Photo de l'auteur)
Assemblée
annuelle des missionnaires
franco-canadiens

(Image
numérique d'après gravure)
Monseigneur
Lartigue
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Les
de Putron, Olivier, Amaron, Tanner, Feller
et Roussy étaient venus au Canada sous l'égide
de sociétés missionnaires européennes.
Désormais, les nouveaux venus travaillent
sous la direction de la Société
missionnaire franco-canadienne, fondée en
1839. La naissance de cet organisme constitue
un point tournant dans l'histoire du
protestantisme francophone.
Au
lendemain de la Rébellion de 18371838,
la conjoncture est-elle plus favorable à
l'institutionnalisation des efforts Protestants?
Il semble, à tout le moins, que les
Patriotes de Papineau forment, avec leurs
sympathisants, un groupe plus ouvert au
message des évangélistes.
En
effet, l'opposition à l'égard de l'Église
catholique véhiculée par ces Patriotes
atteint plusieurs régions du Québec. La
population y est donc plus réceptive.
C'est
dans ce contexte qu'un groupe de pasteurs
et de fidèles de Montréal, anglophones
et rattachés à diverses églises, se réunit
pour fonder la Société.
Le
but du nouvel organisme est de soutenir
les efforts missionnaires pour répandre
la foi protestante auprès des Canadiens
français. Son mandat est triple: le
colportage, la prédication et l'éducation,
comme l'indique l'article 1 de sa
constitution:
"La
Société emploiera des pasteurs, des
instituteurs et des vendeurs dont la
langue maternelle est le français. Elle
envisage l'établissement et le maintien
d'écoles et de lieux de culte et la
diffusion des Saintes Écritures."
L'œuvre
de la Société missionnaire francocanadienne
prend de l'expansion. Au noyau originel se
joignent d'autres missionnaires de France
et de Suisse (11 en 1853) et surtout des
convertis canadiens.
Parmi
ces derniers, plusieurs sont des personnages
bien connus, dont certains pour leur
participation dans la Rébellion de
1837-1838. On retrouve, entre autres, le
Dr Cyrille Côté, Louis Normandeau,
Narcisse Cyr, Théodore Lafleur, Charles
Chiniquy, tous pasteurs ou colporteurs de
bibles.
La
Société compte aussi à son emploi les
directeurs d'écoles et les enseignants
des institutions sous sa juridiction.
Vingt
ans après sa fondation, la Société emploie
33 évangélistes et les églises qu'elle
regroupe comptent plus de 600 fidèles. Devant
l'autonomie grandissante des églises
qu'elle soutient, la Société perd
graduellement son rôle. En 1881, la
Société est dissoute, en accord avec
les pasteurs des églises qui la
composent.
La
réaction catholique s'affirme, vive, par
la voix du clergé. Ainsi, Monseigneur
Lartigue, évêque de Montréal, adresse
en 1839 cet avertissement aux prêtres de
son territoire:
«
Notre devoir nous force à vous prévenir
qu'une nouvelle propagande hérétique a
eu la confiance, le 8 avril dernier, de
s'afficher publiquement en cette ville,
avec le dessein avoué de former une société
de missionnaires pour la conversion,
disent-ils, des Canadiens français.
«Leur
plan semble lié avec le projet
d'introduire en ce pays un certain nombre
de maîtres d'écoles, apostats ou autres
anti-catholiques parlant français, avec
un déluge de bibles corrompues et de
pamphlets analogues.
«
Mais nous sommes convaincus que vous faire
connaître le mal c'est assez bien vous en
indiquer le remède et que vous saurez si
bien veiller sur votre troupeau pour le préserver
de la fureur des loups, que les ennemis de
notre Sainte religion tireront de leurs
calomnies contre elle toute la confusion
qu'ils méritent. »
Et,
dans les Mandements, les évêques publient
les années suivantes divers
avertissements:
«Ne
laissez entrer dans vos maisons aucun de
ces mauvais livres que l'enfer vomit tous
les jours de ses entrailles embrasées,
pour séduire les nations et les enrôler
sous l'étendard de Satan, afin de les préparer
au grand combat qu'il livre contre le Dieu
vivant. Ce seraient autant de serpents
que vous nourririez dans le sein de vos
familles, et qui, dormant avec vos tendres
et innocents enfants, ne manqueraient
pas de gâter leur esprit et de corrompre
leur cœur.»
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Tensions et agressions
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(Image
numérique.)
Page
frontispice du traité cité
«Les
catholiques font un charivari chez l'un,
abattent les arbres d'un autre, détruisent
ses récoltes ou coupent la queue de ses
chevaux, incendient la maison...» Henriette
Feller

Illustration
tirée dune peinture de ,Jean-Claude
Dupont Huile sur toile 12"x16",
1978, Collection Lauraine Léger
(Avec
la permission de l'artiste. Photo de
l'auteur.)
|
Les
réactions du clergé catholique aux efforts
de prédication des franco-protestants
sont variées et même contradictoires.
S'il use parfois d'un vocabulaire
virulent, voire haineux, il exhorte aussi
le peuple à mener une lutte «prudente»,
demeurant dans les limites
du respect de la personne. Ainsi,
Monseigneur Louis-Adrien Ségur, dans un
traité intitulé Causerie sur le
protestantisme d'aujourd'hui, écrit:
«
Protestantisme et protestant, est-ce la même
chose? -En aucune sorte! Les protestants
sont des hommes que Dieu aime. Le
protestantisme est mauvais de sa nature;
le protestant est souvent un fort brave
homme, toujours infiniment meilleur que
son protestantisme. Avant tout, je plains
les pauvres protestants, dont beaucoup, je
le sais, sont de la plus parfaite bonne
foi.»
Cependant,
c'est surtout le discours agressif qui pénètre
dans les campagnes. Les images provocantes
qu'emploient les cures sont bien reçues
et influencent les comportements.
La
communauté protestante en subit les répercussions
sociales et économiques. Les protestants
louent difficilement leurs bras et sont
donc forcés à s'expatrier. Lorsqu'ils
sont propriétaires, leurs terres ou leurs
fermes sont souvent l'objet de vandalisme.
A
Saint-Jovite, où existent une chapelle et
une école méthodistes, les rapports de
la mission indiquent que les cultivateurs
de l'endroit sont victimes de représailles:
«
On sabote leurs instruments agraires, on mélange
du verre broyé à la nourriture de leur bétail,
le meunier refuse de moudre leur grain et,
au marché public, on boude leurs
produits.»
Henriette
Feller et Boucher de Belleville décrivent
ainsi la violence qui est faite aux
protestants:
«Un
peu plus tard, les missionnaires sont
poursuivis à coups de pierres et pendant
la nuit, des hommes masques attaquent la
maison des convertis dont ils font voler
en éclats portes et fenêtres. Le soir
suivant, la maison d'un autre converti est
incendiée.»
«
S'il est pauvre, ils refusent de lui
donner un emploi ou le forcent à
s'expatrier. »
«
Les catholiques font un charivari chez
l'un, abattent les arbres d'un autre, détruisent
ses récoltes ou coupent la queue de ses
chevaux, incendient la maison de celui-ci,
tendent un piège à celui-là ou le
battent.»
Le
charivari
"Bruit
tumultueux que l'on fait dans eertains
pays devant la maison de ceux qui ont
excité un mécontentement. (du grec: karébaria,
mal de tête)."
À
l'origine, le charivari était une
manifestation populaire menée contre un
veuf qui se remariait sans respecter le délai
d'un an prescrit par les conventions. La
pratique s'est ensuite étendue à
l'encontre de ceux et celles qui
suscitaient la réprobation populaire,
par leurs choix politiques, leurs mœurs
ou leurs convictions.
On
s'assemble autour de la maison pour
manifester le plus bruyamment possible,
à l'aide de cloches, de chaudrons et
d'instruments de musique. Le but est de
forcer les habitants de la maison à
sortir et à se plier aux exigences de la
foule.
On
placarde les ouvertures de la maison afro
d'empêcher les habitants de s'échapper.
On
indique clairement la maison visée par
des bannières, des pancartes ou des
drapeaux. Ici, en l'occurrence, le «drapeau»
est un sous‑vêtement de femme, car
les charivaris portent souvent des messages
grivois.
Un
charivari peut parfois durer plusieurs
fours, jusqu'à la soumission des
victimes...
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